Sur la série violet de mars et la peinture
de Stéphane Bordarier
En une dizaine d'années, Stéphane
Bordarier est allé vers une pauvreté voulue des moyens
colorés, une pauvreté tellement recherchée, si
patiemment poursuivie, qu'elle en est devenue presque un luxe: le luxe
de ceux qui se permettent des renoncements radicaux. Il y a dans ces
toiles, quelque chose de la bure du moine. Le pigment le plus léger,
le plus sec possible, le plus proche de la poussière colorée,
est raclé, étendu, posé jusqu'à faire corps
avec la toile écrue. Les traces de la spatule qui le répartit
et l'étale font les uniques différences de la surface,
des différences qui remontent lentement lorsque le regard a passé
le moment de la première rencontre avec la toile. Se met alors
à battre une sorte de pulsation visuelle, de pouls du regard:
une pulsation qui est de l'il aussi bien que du champ coloré.
Ils ne peuvent se départager. La sensation est ici l'acte commun
du sentant et du senti.
La couleur de ce violet de Mars déploie le moins de séduction
possible. Elle n'est ni plaisante, ni chatoyante, ni attirante. Rien
d'immédiatement joli ne vient distraire de son intensité
et de sa densité. Elle opère, en quelque sorte, comme
une abstraction de la couleur, comme le coloré de la couleur,
la couleur réduite à son abstraction d'être-coloré,
sans enchantement ni séduction. Il y a même là une
sorte de brutalité.
Au fil de la pratique de Stéphane Bordarier, les couleurs
sont allées se réduisant. A ses débuts, il juxtaposait
des plages colorées, même si c'était déjà
avec beaucoup d'économie et de parcimonie. Il y a quelques années,
quatre, cinq années, sa peinture est devenue monochromatique
: avec des toiles rouges, d'autres grises, d'autres terre, et maintenant
ce violet de Mars. Le choix est clair: la couleur désormais pour
elle-même, non pas démonstrative, non pas pour signifier
quoi que ce soit, mais donnée comme un fait visuel, donnée
comme expérience. [...]
Yves Michaud